31 Mar, 2022

"La bikelife a influencé tout le monde, c'est parti dans tous les sens…"

31 Mar, 2022

"La bikelife a influencé tout le monde, c'est parti dans tous les sens…"

BY CG EDITOR

Je retrouve Théo et Pack, un jeudi matin au "Dirty Riderz Shop", rue de la Glacière dans le 13ème arrondissement de Paris. Pack est garagiste, passionné de moto et co-fondateur du Dirty Riderz Crew, un collectif emblématique de la bikelife française. Théo Campredon est photographe, passionné de moto également, et il a fondé cette année le magazine Bécanes qui archive la bikelife française à travers différentes villes. Ils ont tous les deux participé au film "Rodéo" de Lola Quivoron en tant que consultant technique et figurant. Avec eux, on a parlé motos, roues arrières, bikelife, Baltimore, images, vitesse, souvenirs, soleil…

Texte par Laura Balaven

Photos par Théo Campredon

Votre premier souvenir de moto ?

Pack : Moi c’est vieux… c’était dans les années 90, j’avais 11, 12 ans, un petit Piwi 80. C’était celui d’un pote, il l’avait eu pour noël, c’était la première fois que je voyais ça et j’étais choqué… choqué parce que j’en voulais un !

Théo : On en voulait tous un quand on était petit !

P : Ouais c’était dingue ! Puis après à la cité y’en a toujours eu. Certains grands avaient des bécanes, ça démarre, ça résonne… y’a toujours eu des motos autour de nous.

T : Moi c’est différent, j'ai découvert ça à la campagne. C’était un terrain à côté de chez moi, dans un village à côté de Perpignan où j’allais voir les motos quand j’étais petit, y’avait des courses tout le temps. Et puis après, comme Pack, j’ai eu envie d’avoir ma moto. J’ai eu un Trial quand j’avais 12 ans. J’ai découvert la moto comme ça, dans la nature. Mon père avait aussi un Yamaha Ténéré, c’est comme un cross mais pour aller dans la montagne faire des balades et j’allais parfois avec lui. Je passais mes journées au terrain et là-bas c’était la ruche : le régal !

La bikelife, c’est quoi ?

T : Vas-y Pack réponds, t’es dedans depuis longtemps tu connais mieux!

P : « Bécanes magazine » je pense que tu t’y connais aussi…

T : Moi, on va dire que j’ai commencé par le milieu plus officiel du motocross, qui est quelque chose de plus encadré : il y a une licence, une fédération…

P : …des règles, tu tournes sur un circuit, t’es règlementé.

T : Quand j’ai connu la bikelife c’était une nouvelle culture qui s'ouvrait à moi : ils avaient repris les mêmes motos que le cross mais pour en faire autre chose. J’avais l’impression de connaître le cross depuis tout petit mais, quand je sortais avec les types de la bikelife, je découvrais tout le temps des nouvelles choses et j’étais à chaque fois plus impressionné. Ça n’avait rien à voir dans l’attitude des gens, le rapport avec la bécane, les figures acrobatiques, l'esprit général du truc ; le motocross c’est plus fermé, ce ne sont pas les mêmes gens qui pratiquent.

P : Ça coûte cher aussi de faire du vrai cross.

T : Ouais, de base c’est un sport de riches. Les sports mécaniques sont souvent réservés à des personnes qui ont les moyens. Déjà moi, avoir une moto à mon âge, c’était un luxe !

P : J'en faisais avec la moto des autres avant… j’ai eu ma première à 20 ans. Nous, à la base on tapait juste des roues au lac derrière chez moi, on n’appelait pas ça bikelife du tout. On n’avait pas le frein, on ne savait même pas qu’il fallait mettre le frein pour pas faire de chute…Moi le frein, je l’ai eu en 2005 et là on pouvait enfin commencer notre bikelife !

Ça veut dire quoi avoir le frein ?

P : Quand tu fais des roues arrières, c’est ce qui t’évite de tomber, le frein il est au pied et c’est un coup particulier à prendre!

T : Le fameux coup de pied que j’imagine avoir dans mes rêves…

P : Le frein, ça nous a ouvert sur d’autres trucs qu’on pouvait faire : des roues assis, lâcher une main… On a découvert tout un tas de figures acrobatiques sur les motos, grâce à internet surtout. On a publié notre première vidéo en 2005-2006 sur Dailymotion puis j’ai commencé à regarder ce qui se faisait ailleurs, à Baltimore par exemple, là où tout a commencé, où il y avait les meilleurs riders. J’étais excité je voulais faire la même chose qu’eux. On regardait, on a fait d’autres vidéos et ça a commencé à prendre forme en France. A l’époque il y avait d’autres gars qui faisaient des roues, on n’a rien inventé mais ce n’était pas une culture. T’allais à Vitry et tu pouvais rencontrer 4-5 gars qui avaient le frein, à Choisy pareil…. Et un peu dans toutes les villes y’avait quelques mecs qui avaient le frein. Nous on a essayé de faire grossir le truc, on a eu un lieu à Fresnes et on organisait les premiers rasso en rapport avec la bikelife et tout le monde était dans le même délire. A partir de là ça a commencé à prendre de l'ampleur. En 2017 on a fait le plus gros rasso à Sartrouville, il y avait plus de 600 personnes, des gens sont venus de New York, d'Angleterre, partout de la France, de Belgique… Et y’avait pas ça avant ; c’était n’importe quoi, c'était très anarchique. Là on avait gagné le truc, la culture avait pris en France. On est passé d'une trentaine de gars qui sont dans la bikelife, à des centaines !

Depuis que la pratique a été criminalisée (cf Loi n°2018-701 du 3 août 2018, qui interdit les rodéos urbains), ça a changé quelque chose ?

P : Au début non, mais maintenant ouais y’a des gens qui se sont mangés des grosses amendes et du coup ça calme. Avant, on faisait notre vie, on a roulé dans toutes les villes de banlieue, Paris… On se faisait contrôler mais ça se réglait rapidement, et si on nous prenait notre quad, on nous le rendait après ; maintenant ils ont tendance à nous les détruire. Moi, depuis 2017, je n’ai plus organisé un seul rasso, sinon tu manges le max. Maintenant je relaye juste, je n’ai pas envie d’aller en prison pour de la moto…

T : Maintenant c’est beaucoup plus sauvage!

P : On milite depuis 2017 pour avoir un lieu légal pour pouvoir rouler et on ne l’a jamais obtenu… Alors que le but c’était de sauver des vies, éviter au plus les accidents.

T : Ouais, les petits ils risquent leur vie, et ils peuvent paniquer s’il se retrouvent face aux keufs.

P : On pourrait en faire un sport, le dragster est considéré comme un sport alors que c’est beaucoup plus dangereux par exemple. Avant le garage, on voulait acheter une piste d’aéroport pour en faire de manière plus encadrée. Mais c'est tombé à l'eau…

T : Surtout qu'on est de plus en plus de pratiquants. Avant y’avait deux délires séparés : les jeunes, qui avaient leur scooter, et ceux qui avaient leur cross, tandis que maintenant les petits qui ont leur scooter c’est déjà bikelife dans leur tête, ils veulent cabrer etc. Ils ont accès à plus d’images, ils voient tous ce qui se passe sur les réseaux et veulent en faire partie eux-aussi.

P : Maintenant la culture elle est ancrée, on a taffé avec Nike, avec Adidas, avec Heetch… y’a pas que les clips de rap, ça a pris une vraie ampleur.

T : Ouais, y’a pas une marque qui n'a pas fait un truc avec la bikelife : Burberry, Gucci, Céline, Puma…. Ça influence toutes les collections de mode…

P : La bikelife a influencé tout le monde, c'est parti dans tous les sens…

T : A fond, sur les réseaux, je vois plus de petits faire de la moto que du foot.

P : Ça va au-delà du rap aussi, nous on a fait un clip avec Isaac Delusion par exemple et c’était ouf, le clip est super beau et les gens ils ne t’attendent pas sur un truc comme ça, moi je kiffe!

P : Cette bikelife elle m’a surtout fait rencontrer plein de gens que j’aurai jamais rencontré, en France ou aux Etats-Unis, ça nous a ouvert plein de portes ! Aux US on y allait, on nous prêtait des bécanes c’était trop bien !

T : Moi j’ai commencé en 2017 à faire des photos, au début je connaissais du monde plutôt dans le graffiti, mais maintenant tous les gens de ma vie ce sont des gens de la bikelife.

Comment tu as commencé à photographier cette bikelife ?

Théo : J’ai fait une école d’art puis quand je suis rentré à Perpignan j’ai un pote skateur qui s’est mis à faire de la bécane. Je l'ai accompagné pour prendre des photos, on est sortis plusieurs fois en ville, et c'est parti comme ça. Je suis allé voir d'autres potes qui faisaient de la moto, dans d'autres villes, je suis allé à New York, j'ai voulu continuer jusqu'à Baltimore…

P : A New-York, il y a une très grosse culture, à Miami aussi mais c'est vraiment à Baltimore qu'il y a la plus grande communauté bikelife.

T : Les meilleurs styles surtout!

P : Balti ça reste la référence. Chino (pilote connu, ndlr) par exemple vient de Baltimore. J'y suis allé deux fois, c'est très énervé.

T : Aux Etats-Unis c’est différent aussi car les gens dans la rue ils kiffent, ils prennent des photos, vidéos… Tout le monde te regarde, les gens sont contents…

P : Alors qu’ici, en France, si on sort dans les rues, les voisins ils vont tous râler!

Comment on photographie la vitesse ?

T : Moi je fais toutes mes photos à l’argentique donc c’est compliqué car je n’ai pas de mode rafale qui pourrait faciliter. Donc faut être dedans, au même niveau qu’eux, prendre leur rythme, se calquer, se mettre sur leur énergie, être sur la même longueur d’onde qu’eux parce que sinon tu comprends pas, t’es trop loin… Quand je fais les photos, je crie, je suis comme un fou, j’ai ma caméra main gauche, je suis sur un scooter à l’arrière donc je me tiens pas, j’ai l’appareil photo main droite. Souvent les gens qui me conduisent me bloquent le genou avec le coude, ils me retiennent pour pas que je tombe quand ils accélèrent. Et j’ai les deux mains libres pour caméra, appareil photo. Au début je suivais les riders en voiture donc c’était super difficile d’être proche d’eux, d’avoir des plans où j’étais dedans. Je ne conduis pas ma propre moto car c’est trop dangereux mais si j’ai un bon rapport avec celui qui me porte on arrive vraiment à trouver une harmonie avec le pilote et moi. J’ai vraiment envie qu’il y ait un échange, pour gérer la lumière etc.

Quel rapport entretenez-vous avec l’objet moto ?

P : C’est notre pote ! (rires)

J'ai l'impression que prendre la bikelife en photo ou s'occuper d'un garage, c'est un peu la même activité au fond : c'est préserver la mémoire de la bécane, archiver cette culture…

P : Oui c’est exactement ça moi j’ai commencé à faire des vidéos pour garder le souvenir, je suis content d’avoir penser à prendre des photos car ça laisse des traces et c’est ce qui permet de faire avancer le mouvement.

T : C’est aussi un art éphémère, chaque performance que tu fais dans la rue, une fois terminée y’a pas de trace, tu vois pas l’entraînement non plus. Pour moi c’était important aussi et c’est trop bien que Pack ait pensé à le faire à l’époque ! Moi j’ai besoin de tout garder… J’ai une autre approche de la pratique car je ne me vois jamais faire ce qu’ils font, j’ai commencé par la photo et je reste concentré sur ce que je fais.

P : J’ai tellement d’images que je garde pour moi!

T : Tu pourrais faire un livre un jour, publier tes archives.

P : Non certaines je ne les ai pas faites pour les publier, juste garder un souvenir.

Toi Théo, tu es plus dans une démarche de publication (cf Bécanes magazine) ?

T : Pendant des années je n’y ai pas trop pensé, juste je kiffais, c’était pour passer des bons moments, rencontrer des gens. Et à un moment j’ai réfléchi et essayé de rassembler tout ça. Moi j’ai toujours été celui qui garde les souvenirs, qui prend les photos, naturellement. C’est après que j’ai pris conscience qu’on n’était pas beaucoup à faire ça. En France, on est que 4-5 photographes à suivre la bikelife, alors qu'il y a des centaines de pilotes. Dans les années 90s y’a eu l’apologie du motocross avec des photographes qui mettaient en avant ce sport, et là j’ai un peu la même démarche sauf que ce n’est pas un sport, c’est plus une culture interdite, underground… Comme le skate et le graff avant, sauf que c’est plus dangereux!

P : Dans les années 80-90 ils faisaient tout pour éradiquer le skate dans les villes.

T : Pareil pour le graff.

P : Ouais, le graff c’est sorti de la rue, ça a pris une autre ampleur. J’ai un pote qui expose dans les musées et le skate pareil, ça génère des millions maintenant !

Pour revenir au film "Rodéo", comment avez-vous rencontré Lola et quels rôles avez-vous eu sur son tournage ?

P : Nous, on l’a rencontré quand elle était à La Fémis et qu’elle préparait son court-métrage Au loin Baltimore. Elle en était encore qu’au début et elle nous a contacté pour savoir si elle pouvait venir prendre des photos. On l’emmenait un peu partout avec nous, puis elle nous a parlé du court qu’elle écrivait sur la bikelife et son envie de nous y impliquer. Après, comme on s’entendait bien, on est resté en contact. Pour Rodéo, elle nous a dit qu’elle ne se voyait pas faire le film sans nous, alors on s’est retrouvé à faire de la figuration sur Rodéo. Elle a pris que des mecs de chez nous, du DRC (Dirty Riderz Crew) et j’aime bien!

T : Moi, Lola, je lui avais écrit parce que j’avais vu ses photos et je commençais à faire les miennes alors je voulais échanger avec elle. Puis j’ai vu son court Au loin Baltimore et ensuite elle m’a parlé du long qu’elle préparait et j’avais envie d’y participer. Elle m’a demandé des photos pour son dossier de financement, puis quand elle a eu les financements elle m’a demandé d’être collaborateur artistique. Sur toute la préparation du film, je proposais de la documentation à toutes les équipes, je leur parlais de mes connaissances de la bikelife avec les décors, costumes, les accessoires… Puis je suis passé conseiller technique sur le tournage, j’ai dû trouver les motos du film, des transporteurs… Sur le plateau j’étais un peu le « référent moto », tout le monde venait me poser des questions. Puis à la fin c’était la folie, je m’occupais des motos, je croyais que j’allais devenir mécano (rire) !

Rodéo met en scène un personnage féminin au milieu de la bikelife, mais cette représentation est assez rare. Quelle est la place des femmes au sein de ce milieu et comment évolue-t-elle ?

T : Ouais ça évolue bien, mais j’aimerais qu’il y en ait beaucoup plus!

P : Ça commence, on en voit de plus en plus mais ça se compte encore sur les doigts de la main…

T : Si tu prends le motocross, dans les compétitions officielles, il n'y a même pas de catégorie féminine. Donc vu le retard qu'il y a dans la pratique officielle, ça n'aide pas à ouvrir le champ des représentations. Je suis en contact avec une dizaine de filles qui s’y sont mises cette année, elles ont un bon niveau et j’ai pour projet de faire des photos avec elles. Il me tarde d’aller les rencontrer pour mettre leur pratique en avant!

 La bikelife, c'est forcément une activité liée à la jeunesse ?

T : Les gens que je photographie ont la vingtaine ouais, y’a moins de gens comme Pack qui pratiquent encore beaucoup. Pack il est toujours là sans rouler quotidiennement car c’est compliqué par rapport à la répression, les amendes, la police… Quand tu grandis tu réfléchis à tout ça.

P : Je viens d’avoir 40 ans moi, je suis un vieil ado… Mais y’a beaucoup de jeunes maintenant car ils ont grandi avec ça. La culture qu’on a mis en place, elle est en train de se renouveler. Comme JR qui est dans le film (jr.lagrint sur les réseaux, ndlr), c’est une nouvelle génération qui est très très forte car ils ont accès à plus de connaissances, bien plus tôt que nous. C’est là qu’on a gagné. Et puis quand on est jeune on a moins peur de tomber, après c’est plus galère de se remettre des chutes…

T : Est-ce qu’avant on se disait « ça c’est la relève » ?

P : Ouais mais là y’a une vraie relève, les petits de 14-15 ans ils sont trop chauds!

Pourquoi JR est considéré comme l'un des meilleurs ?

P : C’est en terme de style qu’il est plus fort, il est chaud en figure mais il les fait avec un style unique!

P : Avec Instagram les petits vont beaucoup plus vite que nous! C’est une culture encore en construction, elle évolue. Puis en termes de culture je pense qu’on est deuxième au niveau mondial. Dans certains pays d'Afrique, ils commencent mais ce sont de tous petits groupes.

T : En Arabie Saoudite aussi on voit des choses qu’on n’a vu nulle part ailleurs!

Pour terminer, est-ce que vous avez des scènes de moto qui vous ont marqué sur grand écran ?

P : Ouais Au loin Baltimore ! (rires) Charm City King mais j’ai été très déçu du rendu. Je le cite car il fait partie de la culture mais ils ont sorti un truc très décevant alors qu’on avait suivi la fabrication du film, il y avait du budget et tout… En termes de motos et de bruits, il y avait des détails qui n’étaient pas justes. Les scènes de moto sont trop décevantes!

P : Dans No limit, deux RM 250, y’a une belle scène de course poursuite avec DMX, elle est légendaire!

T : Une scène avec une motocross qui m’a marqué c’est Taxi 2 où Stallone il déboule, je sais plus ce qu’il a comme cross, limite c’est une homologuée mais elle a les pneus crantés. Il casse les vitres, il fait un saut de malade, il descend les escaliers de Marseille, pour moi c'était la scène de cross parfaite!

P : Là ça va envoyer dans le film de Lola, en plus ce sont des vrais riders dans Rodéo, pas des cascadeurs!

On se quitte dans la rue ensoleillée, une moto est rapportée au garage, Théo ne peut s’empêcher de sortir son appareil pour immortaliser le rider, sa moto et le métro parisien en arrière plan. "Si y’a pas de soleil je ne fais pas de photo je suis un homme du soleil moi…"

Pack, le co-fondateur du DRC
Bécanes magazine, la publication de Théo Campredon